Lettre ouverte

adressée à

L’Honorable Stephen Harper, à Mmes et MM. les ministres du gouvernement canadien, et aux chefs des partis d’opposition.

Nous soussignés, professeurs aux universités du Canada, faisons appel au premier ministre, à tous les autres ministres du gouvernement du Canada ainsi qu’aux chefs des partis d’opposition, les priant instamment de prendre en mains de toute urgence la dangereuse situation que crée le changement climatique à l‘échelle planétaire. Nous affirmons qu’il est impératif de réduire les effets de serre d’une manière draconienne, et vite. Le temps presse à un point critique; notre appel à l’action est fondé sur l’environnement physique et non sur des mobiles politiques ou économiques. Pour paraphraser Abraham Lincoln, on ne peut à aucun moment jouer à cache-cache avec l’environnement!

De par les normes de la santé publique et de l‘éthique il est inacceptable et horrifiant de constater que nombre de pays industrialisés, en augmentant les effets de serre, font exactement le contraire de ce qu’il importerait de faire. A cet égard le gouvernement canadien est particulièrement coupable, puisqu’il persiste à faire obstacle à l’action coopérative mondiale et va jusqu‘à investir dans l’accroissement d’une économie fondée sur le carbone. L’Energy Information Administration du gouvernement des Etats-Unis prédit que le Canada va continuer à produire les plus hautes émissions d’oxyde de carbone par personne en 2030 à raison de 19 tonnes métriques par personne, alors qu’au contraire le continent africain en restera au niveau actuel d’une tonne métrique par personne. L’environnement physique ne connaît pas de frontières nationales; nos émissions à nous vont entraîner morts prématurées et misère parmi des populations qui n’ont pas causé le problème.

Les enjeux sont incalculables. Déjà nombre de peuples sont sujets à des menaces sans précédent parce que le changement climatique se produit plus vite qu’il n’avait été prédit. Des sécheresses plus intenses et plus longues affectent de vastes territoires. Des phénomènes météorologiques extrêmes surviennent plus souvent, faisant des centaines de milliers de victimes. Des glaciers en fondant menacent des systèmes hydrographqiues indispensables à l’agriculture. A mesure que montent les niveaux marins des peuples insulaires sont inondés et on constate une augmentation de la salinité dans le Delta du Nil nourricier de l’Egypte. Les peuples Inuit sont en voie de perdre leur subsistance. Des vagues de chaleur extrêmes tuent des milliers de personnes. La montée des températures occasionne des incendies de forêts catastrophiques et de coûteuses invasions d’insectes nuisibles dans les forêts de l’ouest canadien.

Le changement climatique, et d’autres activités humaines qui y contribuent, sont en train de décimer des espèces biologiques à un rythme estimé mille fois plus rapide que le rythme habituel.

Le danger d’une altération irréversible du climat est imminent. Le point critique qu’il faut à tout prix éviter est la fonte des couches de glace polaires et du permafrost. Si cela se produisait, la perte de réflectivité globale et l’augmentation supplémentaire des effets de serre pourraient entraînerait un réchauffement en pointe.

La dernière fois que la température à l‘échelle mondiale fut d’un seul degré supérieure à celle des niveaux préindustriels, le niveau marin était plus élevé de cinq mètres que celui d’aujourd’hui. Si une telle augmentation se produisait à l’heure actuelle, des régions côtières seraient submergées, et les systèmes d’eau fraîche environnants seraient inondés. La dernière fois que le climat était de 2 à 3 degrés centigrades plus chaud, les niveaux marins étaient situés à environ 25 mètres plus haut qu’aujourd’hui. Certes, le retour de telles catastrophes n’est prévu que pour dans quelques décennies, mais afin d’y parer il faut agir aujourd’hui.

De nouvelles données provenant d‘études paléoclimatiques, utilisant des noyaux de glace et de sédiments, indiquent le niveau de CO2 que le monde peut supporter. Quand il atteignait 450 parties par million, les glaciers polaires disparaissaient. Pour éviter que ce phénomène extrême ne se reproduise, le niveau ne doit pas dépasser 350 ppm, selon l‘éminent chercheur James Hansen1, membre de NASA, appuyé par le président de l’Intergovernmental Panel on Climate Change.

A l’heure actuelle, la concentration est de 390 ppm. Le point critique est déjà dépassé. Pour préserver un monde où l’humanité puisse prospérer il est essentiel de réduire les émissions de combustibles fossiles à zero et de passer à un quorum négatif d‘émissions, parce que le CO2 déjà répandu dans l’atmosphère serait réabsorbé. Divers moyens sont disponibles à cette fin y compris le reboisement ainsi que l’isolement souterrain. Les changements nécessaires du point de vue de l’utilisation et de la production de l‘énergie dépassent de loin le temps de nos vies, mais cela ne doit pas nous rendre insensibles à la nécessité d’agir dans l’immédiat.
Remettre à plus tard ces réductions impératives risquerait dépasser le point critique au-delà duquel surviendrait un changement climatique profond, essentiellement permanent et irréversible, destructeur pour la civilisation et le genre humain même.

Le Canada peut encore éviter un effondrement écologique total, mais le temps est court. On sait que l‘énergie provenant de sources renouvelables (vent, eau, soleil) suffit à permettre au monde entier un mode de vie quelque peu modifié peut-être, mais confortable. Ce qui est inconfortable, c’est que la transition soit si soudaine. Inévitablement, réduire les émissions à zéro entraînera des dislocations à court terme et un certain degré d’insécurité. Nous sommes tous concernés, et nous devons tous partager quelques inconvénients. Les emplois perdus dans le secteur de l‘énergie et des industries d’extraction devront être remplacés par des emplois créés par la réorientation vers une économie soutenable; le chômage occasionné au cours de la période de réorientation pourrait être atténué par une aide gouvernementale. Ce ne serait pas la première fois que grâce à de bons dirigeants le Canada ferait preuve de sa capacité de changer. Il n’est que de nous rappeler le début de la guerre de 1939-45. Nous faisons appel à vous aujourd’hui pour nous imprimer une telle direction, pendant qu’il en est encore temps.

L’indispensable tâche immédiate consiste à créer un échéancier précis conduisant le Canada à réduire à zéro ses émissions de combustibles fossiles dans un avenir proche. Ce serait mettre en place une série de dates, depuis le maximum d‘émissions au début allant vite jusqu‘à zéro (Hansen, par exemple, propose une diminution linéaire dans le temps allant vers zéro en 2030). Il serait impératif qu’un tel échéancier soit obligatoire, et non-négociable une fois mis en place.

Il existe de nombreuses études montrant comment orienter une société vers une éventuelle conversion dans le sens de l’adoption de l‘énergie renouvelable. Les énormes émissions causées par l’industrie de l’armement n’y seraient pas tolérées; le domaine du transport et du logement serait restructuré, et les pratiques agricoles atteindraient à une utilisation de moins en moins intensive du carbone. Le projet d’exploitation des sables bitumineux est en contradiction avec la nécessité de réduire à zéro l’effet de serre. Leur extraction nuit à l’atmosphère, au système aquatique de l’Athabasca, et à de vastes étendues de forêt boréale. Même à court terme, le projet n’a apporté de bénéfices ni aux Canadiens, ni aux Albertains, vu la médiocrité des droits perçus et le niveau élevé des subventions fédérales.

Heureusement, de nombreux Canadiens, y compris des universitaires, qui étudient depuis longtemps ces problèmes, ont à coeur d’aider le gouvernement à trouver les meilleures solutions possibles à tous ces problèmes. Nous faisons appel à vous, vous demandant de reconnaître la gravité de la crise climatique actuelle, de sauvegarder l’avenir de nos enfants et petits-enfants, qui courent de graves risques ici au Canada et dans le monde entier; et de prendre sans tarder les mesures qui s’imposent.

1 Cf. surtout James R. Hansen et al., Open Atmospheric Science Journal, vol. 2, p. 217-31.
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